Entretien avec Monseigneur BENJAMIN NDIAYE, Archevêque de Dakar

Pour ses débuts ArTdeFoi est allé à la rencontre d’évêques, de prêtres et de fidèles laïcs pour découvrir la part réservée à l’Art dans l’Eglise au Sénégal. Ainsi, avec ses invités, ArTdeFoi fait le tour d’un certain nombre de questions allant de leur engagement dans l’Eglise, à l’appréciation qu’ils portent sur la relation Art et Religion, en abordant aussi des thèmes comme le dialogue islamo-chrétien. Ces entretiens sont aussi l’occasion pour ArTdeFoi de présenter la carte postale de quelques diocèses du Sénégal.

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    L'homme et la nature
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    Symbole
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    L'archevêque nous accueille avec gentillesse et attention

ArTdeFoi : Bonjour excellence, vous recevez aujourd’hui, dans votre résidence, la visite de ArTdeFoi.
Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Archevêque de Dakar Benjamin Ndiaye : Je suis Monseigneur Benjamin Ndiaye. Je suis né à Fadiouth le 28 octobre 1948, d’une famille chrétienne où j’ai été baptisé le jour même de ma naissance. Après avoir passé Onze années au village et fini mon cycle élémentaire, j’ai intégré le petit séminaire de Ngasobil, séminaire dans lequel j’ai obtenu mon BEPC en 1967. Ce qui m’amena alors à poursuivre mon cheminement vocationnel et scolaire aux Cours sainte Marie de Hann où je passai le bac avec succès en 1970. Vint alors le temps de la formation au grand séminaire. Ce temps fut ponctué de plusieurs déplacements. En effet après avoir passé une année à Sébikhotane, un an en Côte d’Ivoire et encore un an à Sébikhotane, je m’envolai pour la Suisse d’où je suis revenu avec une Licence en Théologie de l’Université de Fribourg. De retour au pays, je fus ordonné prêtre le 21 août 1977. Au mois de septembre de la même année je rejoins l’Ecole Biblique et Archéologique Française de Jérusalem pour y suivre des études bibliques de 1977 à 1979. Je reviens par la suite à Dakar pour être respectivement vicaire à Sainte Thérèse et à la Cathédrale mais également j’assurais les enseignements de Bible au grand séminaire de Sébikhotane. Au même moment, je présentais l’émission Jour du Seigneur sur la chaine de télévision nationale. Après dix années d’enseignement, j’ai souhaité prendre du recul. Je mis à profit ce temps pour approfondir mes connaissances. Et à l’Université Catholique de Paris j’ai préparé et soutenu une thèse en Théologie sur un extrait de l’Epître aux romains. Je fus appelé à être curé de la Paroisse Sacré-Cœur Malenfant de Dakar avant ma nomination comme évêque du diocèse de Kaolack en 2001. J’ai été pasteur de ce diocèse pendant treize ans accomplis avant que ne tombe la nomination d’archevêque de Dakar. Mon installation a été faite le 21 février 2015 et depuis j’ai pris fonction en essayant de connaître mon nouveau champ de vie et cadre apostolique.

Evêque vous devenez Archevêque, comment s’opère ce passage ?

En réalité, on devient archevêque comme on devient évêque. A ce niveau il n’y a pas de candidature, on est choisi à l’issue d’une minutieuse procédure conduite par la Nonciature et le Vatican.

Vous attendiez-vous à occuper ce poste?

Non ! D’ailleurs j’avais même dit qu’il serait bon de responsabiliser de plus jeunes.

Parlez nous justement de la fonction d’archevêque.

L’archevêque est un évêque qui est à la tête d’une province ecclésiastique, province qui regroupe en son sein un certain nombre de diocèses. Au Sénégal nous n’avons, pour le moment, qu’une seule province mais dans d’autres pays comme la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, il y’en a plusieurs. Donc avec la multiplication des diocèses, on pourrait avoir plusieurs provinces et, le cas échéant, plusieurs archevêques. L’archevêque est un point focal, le symbole de l’unité vécue dans le Christ. Chaque évêque est, et reste, responsable de son diocèse. Moi, je suis responsable de mon diocèse même si je dois veiller à ce que nous puissions vivre une unité entre nous. Cependant en cas de situation difficile, le Vatican peut souhaiter l’intervention de l’archevêque dans un diocèse. Mais retenons que chaque évêque est autonome dans son diocèse et organise sa pastorale.

Est-ce à dire alors que vous n’êtes pas le décideur final comme on le pense très souvent ?

En réalité la fonction d’archevêque doit être juste vue comme une préséance d’honneur. L’archevêque n’est pas un khalife général. Chaque évêque décide de sa pastorale et de ses stratégies.

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    Célébration
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    Prions ensemble
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    Méditation

En vous écoutant, pourrions-nous imaginer la possibilité qu’il y ait de nouveaux diocèses au Sénégal ?

Oui parce que cela dépend de l’appréciation que l’on fait de la situation apostolique. Pour une pastorale de proximité, serait-il souhaitable de créer d’autres diocèses ? C’est justement une analyse de la situation qui peut permettre de le savoir. Les évêques peuvent alors se réunir pour cela et entrer en contact avec le nonce apostolique et éventuellement faire des demandes de créations de nouveaux diocèses.

Le diocèse de Dakar semble très vaste…

C’est juste une idée reçue, il est le plus petit en termes de superficie. Le plus vaste c’est le diocèse de Saint Louis. Mais il faut souligner que Dakar concentre deux tiers des chrétiens du Sénégal

Combien de chrétiens catholiques compte le Sénégal ?

Nous sommes environ 800 000 catholiques. Chaque année, le Vatican demande des statistiques de tous les diocèses et c’est sur cette base qui est paroissiale que nous avons ce chiffre qui est en réalité une estimation. Mais, il y a une nécessité de procéder à un recensement technique pour être fixé.

Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de l’histoire de l’Eglise du Sénégal ?

Il y a plusieurs dates qui sont avancées mais nous pouvons retenir en gros que les deux premiers diocèses qui sont presque contemporains sont Dakar et Ziguinchor, avec une légère ancienneté de Dakar. Leur création tourne autour des années 40. Progressivement les autres diocèses sont nés, Kaolack, Thiès, Saint Louis, Tambacounda et le dernier né Kolda en 2000.

Vous venez récemment de recevoir le pallium au Vatican. Quel est le sens de ce symbole ?

Il s’agit d’une étole à base de laine, une sorte de collier à porter autour du cou. Il est béni par le Pape lé 21 janvier jour de la Sainte Agnès. Ce nom de sainte nous fait penser à agneau et donc aux brebis et à leur pasteur. Ainsi, c’est un symbole lié à la dévotion pastorale que doit avoir l’archevêque, une dévotion et pour son diocèse et pour sa province ecclésiastique. Il est donc habilité à le porter dans les célébrations qu’il préside au sein de sa province. C’est donc le 29 juin dernier en la fête de Saints Pierre et Paul que j’ai reçu le pallium en même temps que tous les archevêques nommés pendant l’année. Le Pape nous a invités à célébrer, avec lui, la messe en ce jour. Et, le symbole qui m’a le plus marqué, c’est de voir le lot de pallia déposés sur la tombe de Saint Pierre où nous sommes allés les chercher en procession. Ils furent bénis par le Pape et il nous a été demandé de faire un serment de foi et de fidélité avant qu’on nous les remette en privé avec comme injonction de se le faire imposer par le nonce devant nos frères évêques et les fidèles afin qu’ils soient toujours conscients du sens pastoral de pallium.

Pouvez-vous nous parler de votre cathédrale ?

Elle est l’église-cathédrale de Dakar mais en réalité elle n’était pas destinée à cela. Comme vous le savez, elle a au départ été dédiée au souvenir africain. Il s’agissait au départ de bâtir une œuvre en guise de souvenir pour commémorer la mémoire des français qui étaient morts pour la patrie à la première guerre. Monseigneur Jalabert, alors évêque de Dakar, avait demandé au Père Daniel Brottier, un ancien missionnaire qui avait été à Saint Louis du Sénégal, d’organiser une collecte de fonds à Paris pour construire l’église du Souvenir africain. La cathédrale a pour particularité le fait qu’elle a voulu s’inspirer des édifices soudanais ce qui se matérialise par cette espèce de rotonde qui rappelle les tatas soudanais. Nous avons là en fait, une architecture soudano-sahélienne avec quatre anges à la devanture. Ces anges sont appelés les anges peulhs parce qu’on leur a donné les traits des populations peulhs. Nous y voyons également une belle fresque ainsi que des vitro qui sont l’œuvre d’un artiste Français du nom de Bruno Schmeltz. Elle a été consacrée en 1936 au moment où le Père Brottier qui avait tant œuvré pour cette bâtisse mourrait.

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    Symbole
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    Concentration
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    Enseignement

Quel lieu ou paroisse devait abriter la cathédrale à l’origine ?

En réalité, ce que l’on appelle aujourd’hui la cathédrale est un monument funéraire. La première paroisse de Dakar c’est la paroisse Sacré Cœur. Si l’on veut revenir aux sources, il faut noter que Dakar était plus concentré à l’époque vers le port. Le lieu où est implantée la cathédrale est un ancien cimetière des populations autochtones que les lébous ont cédé à la communauté chrétienne. Aujourd’hui on l’appelle cathédrale Notre Dame des Victoires mais si nous voulons l’espace originel c’est là où est implantée la paroisse Sacré Cœur.

Quelle est votre devise et pourquoi l’avoir choisie ?

Ma devise est : « puisez aux sources vives du salut » ( Isaïe, 12 ). Elle m’a été inspirée par les circonstances. J’étais curé de la paroisse Sacré Cœur et nous préparions la fête patronale. Je devais ouvrir la neuvaine de prière par une messe que j’allais présider. J’ai alors choisi de prêcher sur la parole du prophète Isaïe, « puisez aux sources vives du salut », parce qu’il y a la symbolique du cœur de Jésus qui représente la source intarissable de tout ce que nous cherchons. Et c’est pendant que nous étions en pleine neuvaine que j’ai été convoqué pour me faire annoncer que j’avais été choisi pour être évêque de Kaolack. Je me dis alors que c’est le Sacré Cœur qui l’a voulu et j’ai gardé cette parole comme devise. Ce texte nous révèle toute la miséricorde divine, ce Dieu qui rachète les condamnés.

Monseigneur, quelle vision avez-vous de l’Eglise au Sénégal ? Quel avenir pour elle ?

De ce qui ressort de la grande structure de concertation qu’est la Conférence épiscopale, nous pouvons dire que c’est une Eglise vivante avec des fidèles très pratiquants. Elle est une Eglise assez jeune avec un catéchuménat assez fourni. Elle contient également de belles vocations. Cependant il faudrait qu’elle s’ouvre davantage. A mon avis, elle est très cultuelle et pratique beaucoup, mais il faut que la culture informe davantage la qualité de notre vie et de notre engagement. C’est une communauté qui a des forces en matière d’organisation, de piété et même de loyauté dans son engagement. Encore faudrait-il qu’elle ne se replie pas sur elle-même. L’Evangile, on ne doit pas le retenir captif, on doit le proposer, le vivre. Il doit nous propulser dans un engagement. A ce niveau, il y a encore déficit en matière de leadership chrétien. Même si on est une minorité, compte tenu de notre éducation, de nos formations, de tout ce qu’on a reçu, on devrait donner davantage.

Cela revient-il à dire que les chrétiens ne s’engagent pas beaucoup dans la vie publique ?

Chacun s’occupe des ses affaires dans une perspective quelque peu trop individualiste. Il faudrait qu’on soit davantage solidaire et au service du pays. On manque d’audace.

N’est-ce pas à cause de l’humilité ?

C’est là une question qui me passionne beaucoup et que j’ai souvent rencontré dans mes visites pastorales. Le chrétien doit se libérer de deux complexes : l’humilité qui ne doit pas signifier le manque d’ambition parce qu’on peut percer pour mieux servir les gens. Il faut mettre en valeur les aptitudes que l’on a comme cela est dit dans la parabole des talents ; notre relation à l’argent et aux choses matérielles, on n’a pas l’audace de créer et d’entreprendre. Ce sont des défauts à corriger.

Quels chantiers avez-vous pour votre diocèse 

Je suis encore en pleine découverte du diocèse même si j’ai vécu ici autrefois, je suis entrain de découvrir des réalités que je ne pouvais pas imaginer. La plus marquante pour moi c’est la banlieue. Elle est pleine de vie, de besoins et d’expressions. Et la question que je pose c’est : comment va-t-on y travailler ? C’est le premier champ apostolique pour nous aujourd’hui. Il y a également des secteurs dans le monde rural où on devrait davantage s’investir. On y rencontre de fortes communautés qui demanderaient à être érigées en paroisse. Les appels ne manquent pas mais grâce à Dieu nous pouvons y répondre. Il y a des prêtres, des séminaristes, des religieux et religieuses donc on doit pouvoir relever les défis.

Quelles difficultés majeures rencontrez-vous à ce niveau ?

Ce sont principalement des difficultés financières. Nous avons une communauté chrétienne aux moyens assez limités par rapport aux défis. La solution serait d’organiser un peu mieux la générosité des fidèles et de veiller à une meilleure gouvernance matérielle et financière. Il faut remarquer que nous sommes loin du stade de l’autonomie financière qui nous permettrait de tout faire par nous même.

Parlant de la banlieue, nous remarquons une forte expansion des populations mais en même temps les prêtres ne suivent pas ce mouvement. Quelles solutions préconisez-vous pour cela ?

J’ai proposé que nous puissions créer des avant-postes missionnaires. Il s’agirait d’envoyer des éclaireurs pour voir ce qu’il y a lieu de faire. Cela signifie que l’on construirait quelque chose de modeste où un prêtre pourrait vivre pour organiser et construire la communauté avant les infrastructures. La communauté est de loin prioritaire. A ce niveau il y a un double défi : répondre aux urgences et créer une nouvelle mentalité, un nouvel état d’esprit dans la manière de vivre notre être chrétien.

Le Pape Jean Paul ll faisait remarquer que «sans l’art, le monde perdrait sa voix la plus belle ». Quel rapport entretenez-vous avec l’art ?

Chacun est artiste à sa manière. Pour moi, la nature est le premier tableau d’art. J’aime bien me promener et admirer les paysages qui manifestent la magnificence avec laquelle Dieu a tout fait magnifiquement. Quand on chante « Que tes œuvres sont belles », ce n’est pas gratuit. Mais je suis plutôt un féru de la poterie, malheureusement je n’ai pas pu l’apprendre. J’aime bien admirer les vases et autres objets de poterie. Cependant le plus important par rapport à l’art c’est de savoir comment faire pour que notre communauté fasse surgir des artistes qui expriment avec notre sensibilité nos découvertes spirituelles. Cela me parait essentiel. Jusqu’ici, nous n’avons fait, principalement, que reproduire des symboles et signes venus d’ailleurs. Il faut que notre foi nous pousse à exprimer, dans l’art, ce que nous croyons. C’est un appel que je lance aux artistes à nous aider à exprimer localement, à partir de notre génie, notre foi.

Propos recueillis par ArTdeFoi le 27 juillet 2015